Au travail, je suis gentil, c'est grave docteur?

Mis à jour : 25 août 2019



Lorsque j'ai publié l'article "faut-il être méchant pour réussir", je m'attendais bien à quelques réactions bien tranchées, rarement agressives, mais tout de même, je constate sans (trop) de surprise que la gentillesse, par opposition à la méchanceté, est associée, consciemment ou non au concept de looser. Visiblement, pour beaucoup, même si l’on souhaiterait le contraire, être méchant est une force, gentil une faiblesse. La langue française a été traître sur ce coup : quand on dit de quelqu'un « qu'il est gentil », on entend « il est bien brave », un peu con-con et naïf en résumé.

Il est également très clair que le concept de gentillesse est intimement lié dans notre inconscient à celui « toujours positif ». Or, nous le savons bien, la vie quotidienne en entreprise est loin d'être toujours rose et que, souvent, des décisions difficiles sont à prendre. Et bien je l'affirme, un gentil sait prendre des décisions difficiles, annoncer de mauvaises nouvelles. Le tout est de ne pas confondre le fond (la décision) qui sera le même pour le gentil et le méchant, de la forme qui va différer grandement.

Je vais essayer d'expliquer en quoi la gentillesse n'est pas incompatible avec le business ! Pour ce faire, nous allons détailler quelques situations, parfois compliquées, et montrer la différence entre « le gentil », « le méchant », que nous appellerons le Bob (ne me demandez pas pourquoi, ça m'est venu comme cela) et « le naïf incompétent » qui se situe entre les deux. Le naïf incompétent aimerait être gentil, mais il ne sait pas comment faire et en devient méchant par omission.

1- Annoncer à un collaborateur qu'il n'a pas d'augmentation

Bob ne dit rien, bien sûr. Au mieux, il envoie un mail bien froid, limite administratif, annonçant la nouvelle. Bob ne prête aucune attention à son collaborateur. Bob estime que si un collaborateur n'a pas d'augmentation, c'est qu'il l'a bien mérité. Il ne se sent en rien responsable et ne va surtout pas chercher à faire progresser son collaborateur qui, à ses yeux, est forcément incompétent pour ne pas dire idiot. Pour résumer, Bob s'en fout !

Le naïf incompétent, lui, explique à son collaborateur que ce n'est pas de sa faute s'il n'a pas été augmenté. Forcément, c'est la faute à l'entreprise qui est radine ou à son propre manager qui fait les arbitrages. Dans le pire des cas, il va promettre que « c'est sur, l'année prochaine, tu seras augmenté ». Le naïf incompétent pense être gentil, mais en fait, c'est un lâche.

Le gentil annonce en face à face que le collaborateur n'est pas augmenté et lui explique de façon très claire pourquoi. Mais cela ne s'arrête pas là, le gentil lui explique comment, à l'avenir, il pourrait être augmenté, sans pour autant faire de promesse. Le gentil assume totalement ses choix et peut les justifier.

2- Annoncer à un collaborateur qu'il est licencié

Bob a une solution assez simple et efficace de traiter la question : il ne s'en occupe pas et demande à sa/son DRH de régler le problème. Le méchant essaye en toute situation de ne pas affronter ce qui prouve son incompétence. Or, un licenciement est souvent, pour ne pas dire quasiment toujours, lié à l'incompétence du management qui doit licencier :

a- un collaborateur incompétent… mais il n'y a pas de mauvais collaborateurs, que de mauvais recruteurs. Le méchant s'il doit virer quelqu'un qu'il a choisi valide le fait que son jugement soit mauvais.

b- parce que les résultats de l'entreprise sont mauvais et le licenciement est directement lié aux mauvaises directions prisent par l'entreprise… la faute à qui ?

Le naïf incompétent utilise sa méthode préférée…. il compatit avec son collaborateur et utilise des phrases type comme « tu sais, je me suis battu pour que tu restes, si ça ne tenait qu'à moi, tu serais resté ».

Le gentil voit en tête-à-tête son collaborateur, explique les raisons du licenciement (incompétence ou mauvais résultats globaux) et, une fois que la situation est claire, va accompagner son collaborateur pour trouver un autre emploi. Si l'entreprise en a les moyens, cela peut passer par un cabinet d'out-placement mais, a minima, le gentil expliquera à son collaborateur qu'il ne sera pas un obstacle à sa recherche d'emploi. Ce n'est pas parce qu'on ne fait pas l'affaire dans un travail que l'on est mauvais pour tous et, ça, le gentil le sait bien !

3- Gérer un conflit entre deux collaborateurs

Bob ne s'intéresse pas au petit peuple. Tel le prince qui regarde ses gueux s'étriper pour un bout de pain, Bob n'intervient jamais dans un conflit qui ne le concerne pas directement. Vous me direz que c'est étrange que Bob ne considère pas qu'un conflit dans SON équipe soit de son ressort. Je confirme, c'est étrange; mais je vous rappelle que Bob est méchant et que, comme tout méchant, l'intérêt en l'être humain est limité.

Le naïf incompétent est intéressant dans ce genre de situation. Il sent bien, intuitivement, qu'il doit intervenir. Mais il va d'abord chercher à récupérer de l'information, dans l'entourage des 2 collaborateurs belliqueux, afin de se forger un début d'opinion. Puis, il rencontrera les 2, l'un après l'autre s'il est vraiment très lâche, ensemble s'il a reçu deux ou trois notions de management. Puis, tel le juge, il désignera un coupable et une victime. Le naïf aura réussi l'exploit de transformer un conflit ouvert en conflit larvé entre une personne frustrée d'avoir été mis à l'amende et une personne qui se croira autorisée par son boss à ne rien écouter.

Le gentil va chercher de l'information, également auprès des deux collaborateurs puis il va les réunir, dans la même salle. A ce moment précis, il ne s'agit pas de trouver un coupable car, dans l'absolu, un manager doit considérer que c'est lui qui est en échec s'il y a des conflits dans son équipe. Le gentil sait que le seul coupable : c'est lui. En étant dans cette configuration d'esprit, le manager va pousser les deux collaborateurs :

a- à tout mettre sur la table, coupant court aux « ouï-dire » et autres rumeurs

b- à trouver eux-mêmes (aidé par leur manager) la solution pour qu'à l'avenir cela se passe bien. L'erreur, bien souvent dans un conflit en entreprise, est de se focaliser sur la désignation d'un responsable plutôt que sur le fait de trouver une solution à un problème.

Le gentil se tourne vers l'avenir au lieu de regarder derrière. Préparer un avenir efficace et serein plutôt que de se retourner sans cesse vers le passé.

Conclusion

Je pourrais multiplier les situations à l'infini, mais vous l'aurez compris, Bob est autocentré, égoïste et peut s'il travaille bien sa méchanceté se transformer en pervers narcissique, une sorte de super Bob ! Ne nous leurrons pas, nous avons tous un petit peu de Bob en nous et tant que l'on a conscience, rien n'est grave. Admettre que l'on n'est pas toujours courageux, franc, honnête, altruiste et bienveillant, c'est le premier pas vers la gentillesse active ! A mon sens, la gentillesse est le stade ultime de la bienveillance. Agir avec bienveillance en entreprise est, selon moi, un impératif absolu (cf mon article sur le sujet). Etre gentil suppose d'ajouter à cette bienveillance une notion d'engagement quasiment moral avec les gens que l'on côtoie… pas simple, mais ça vaut le coup d'essayer, croyez-moi !

Gaël Chatelain

Pour aller plus loin : le management par le sourire