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Colère au travail : pourquoi il ne faut pas toujours la réprimer

  • 20 août
  • 7 min de lecture


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Pendant des décennies, le monde professionnel a associé la colère à un manque de maîtrise et de professionnalisme. Pourtant, lorsqu’elle est comprise et exprimée intelligemment, cette émotion peut devenir un signal précieux : celui d’une injustice, d’une limite franchie ou d’une décision qui mérite d’être remise en question. Le véritable enjeu n’est donc peut-être pas de supprimer la colère au travail, mais d’apprendre à l’utiliser.

Une réunion de direction, une dizaine de personnes autour de la table et une décision annoncée sans véritable concertation. La mesure va compliquer le quotidien des équipes et semble difficilement défendable sur le plan opérationnel. Autour de la table, les réactions sont visibles : mâchoires serrées, regards échangés, postures tendues. Tout le monde semble ressentir la même chose, mais personne ne dit rien. Chacun acquiesce poliment et la réunion pourrait parfaitement continuer ainsi.

Une jeune directrice adjointe finit pourtant par intervenir. Calmement, mais fermement, elle explique que cette décision lui pose un véritable problème et qu’il faut en discuter immédiatement. Quelques secondes de silence suivent, puis la réunion change complètement de direction. Elle n’a pas crié, elle n’a agressé personne et elle n’a pas perdu le contrôle. Elle a simplement fait quelque chose que les autres participants n’osaient plus faire : utiliser sa colère pour mettre un problème sur la table.


Cette scène illustre l’un des paradoxes les plus persistants du monde professionnel. Nous valorisons l’engagement, l’authenticité et la capacité à défendre ses convictions, tout en continuant souvent à considérer la colère comme une émotion incompatible avec le professionnalisme. Alors, les salariés apprennent à sourire lorsqu’ils sont furieux, à répondre que tout va bien lorsqu’un problème est évident et à quitter certaines réunions avec un cordial « bonne journée » alors qu’intérieurement, tout bouillonne.


La colère n’est pas le problème, le comportement peut l’être

Une distinction essentielle permet pourtant de regarder cette émotion autrement : la colère comme signal n’est pas la colère comme comportement. La première apparaît lorsqu’une valeur est bafouée, lorsqu’une injustice est ressentie, lorsqu’une limite est franchie ou lorsque quelque chose d’important semble menacé. Elle fournit donc une information sur la situation, mais également sur nous-mêmes et sur ce que nous considérons comme important.

La seconde correspond à ce que nous décidons de faire de cette émotion. Hurler sur un collaborateur, humilier quelqu’un en réunion, claquer une porte ou envoyer un courriel incendiaire tard le soir ne sont pas des émotions, mais des comportements. Ils peuvent effectivement être destructeurs, détériorer durablement les relations professionnelles et fragiliser la crédibilité de celui ou celle qui les adopte.


Le problème est d’avoir condamné les deux simultanément. À force de vouloir supprimer les comportements agressifs, certaines cultures professionnelles ont également supprimé l’expression de la colère elle-même. Or, empêcher une émotion de s’exprimer ne signifie pas la faire disparaître. Cela signifie seulement qu’elle devra trouver une autre manière de sortir.


Des milliers de signaux d’alarme qui ne remontent jamais

Cette confusion possède également un coût organisationnel. Derrière chaque colère tue peut se trouver une information qui n’arrivera jamais jusqu’à ceux qui prennent les décisions. Une procédure absurde continuera peut-être d’exister, une injustice ne sera pas signalée, une décision contestable ne sera jamais remise en question ou un dysfonctionnement opérationnel continuera simplement parce que personne n’a voulu prendre le risque de montrer son désaccord.

La colère devient alors comparable à un voyant sur un tableau de bord. Personne n’aurait l’idée de résoudre un problème mécanique en supprimant le voyant qui vient de s’allumer. Pourtant, c’est parfois exactement ce que font les organisations lorsqu’elles considèrent toute expression de colère comme nécessairement négative. Elles font disparaître le signal sans s’interroger sur ce qui l’a déclenché.


Cela ne signifie évidemment pas que toute colère soit légitime ou que celui qui l’éprouve ait nécessairement raison. Une émotion n’est pas une preuve. En revanche, elle constitue une information qui mérite d’être examinée. Une entreprise capable d’entendre cette information sans immédiatement condamner celui ou celle qui l’exprime dispose potentiellement d’un système d’alerte extrêmement efficace.


Réprimer sa colère prépare parfois l’explosion

Le silence n’est d’ailleurs pas toujours synonyme de maîtrise émotionnelle. Certains salariés et certains managers accumulent pendant des semaines les contrariétés sans jamais les exprimer. Ils encaissent une première remarque, puis une deuxième, acceptent une décision qu’ils jugent injuste et continuent à sourire. Jusqu’au jour où un événement apparemment insignifiant provoque une réaction totalement disproportionnée.


C’est le mécanisme classique de la cocotte-minute. La personne semble passer brutalement de zéro à cent alors qu’en réalité, elle n’est jamais véritablement revenue à zéro. Elle a simplement accumulé. L’explosion intervient alors souvent au mauvais moment, sur la mauvaise personne et parfois pour une raison qui ne justifie absolument pas la violence de la réaction.

La bonne gestion émotionnelle ne consiste donc pas nécessairement à ne jamais montrer sa colère. Elle consiste davantage à savoir la détecter suffisamment tôt pour éviter qu’elle ne prenne le contrôle. Une tension dans les épaules, une mâchoire qui se serre, une respiration plus courte ou une sensation de chaleur peuvent constituer autant de signaux physiques. Les identifier permet de créer un espace entre l’émotion et la réaction. Quelques secondes suffisent parfois pour transformer complètement la suite d’un échange.


Comprendre ce que la colère essaie de dire

Une fois cette émotion identifiée, une question devient particulièrement utile : pourquoi suis-je réellement en colère ? Non pas contre qui, mais pourquoi. Une décision prise sans consultation peut révéler un besoin de considération. Un collègue qui s’approprie le travail d’un autre peut toucher à une valeur de justice ou d’intégrité. Une sollicitation professionnelle supplémentaire peut devenir insupportable parce qu’elle franchit une limite déjà dépassée depuis plusieurs semaines.

Cette étape permet de déplacer le regard. Au lieu de rester concentré uniquement sur la personne ou l’événement qui déclenche l’émotion, il devient possible d’identifier ce qui est réellement en jeu. La colère cesse alors d’être simplement désagréable pour devenir une information exploitable.


Cette compréhension permet également de mieux choisir la réponse. Dire « je suis furieux contre vous » et expliquer « cette situation me pose un problème parce que la décision a été prise sans que les personnes directement concernées aient pu apporter leur expertise » peuvent partir exactement de la même émotion. Pourtant, les chances d’ouvrir une discussion constructive ne sont évidemment pas les mêmes.


La « colère froide », une compétence professionnelle

Exprimer une colère ne nécessite donc pas de hausser le ton. Une parole calme, factuelle et ferme peut parfois avoir beaucoup plus d’impact qu’une explosion. Elle permet de montrer clairement qu’une limite a été franchie ou qu’un désaccord est important, sans transformer la discussion en affrontement personnel.


Cette forme de « colère froide » demande une véritable compétence émotionnelle. Il faut être capable de distinguer ce que l’on ressent de la manière dont on choisit de l’exprimer. Le calme apparent ne signifie alors pas que l’émotion est faible. Il signifie simplement qu’elle est suffisamment maîtrisée pour être mise au service du message plutôt que de le parasiter.

Pour les managers, cette distinction est particulièrement importante. Leur colère possède un poids spécifique en raison de leur position hiérarchique. Une irritation exprimée brutalement peut provoquer de la peur bien au-delà de ce qu’ils imaginent. À l’inverse, être capable de dire clairement qu’une situation n’est pas acceptable tout en respectant les personnes concernées permet de poser des limites sans dégrader la sécurité psychologique de l’équipe.


Le véritable danger s’appelle parfois la rancœur

Lorsqu’elle n’est jamais exprimée, la colère peut également se transformer progressivement. Elle devient de l’amertume, du cynisme ou du désengagement. Le salarié ne proteste même plus parce qu’il ne croit plus réellement que cela puisse servir à quelque chose. Il cesse de proposer, de contester et parfois même de s’intéresser aux décisions qui sont prises.

Ce stade est probablement beaucoup plus inquiétant pour une entreprise qu’un collaborateur capable d’exprimer ponctuellement son mécontentement. Celui qui se met en colère montre encore que quelque chose compte pour lui. Celui qui ne réagit plus à rien a peut-être déjà commencé à se détacher de l’organisation.


Les entreprises gagneraient donc à ne pas évaluer uniquement la forme de l’émotion exprimée, mais également ce qu’elle révèle. Lorsqu’un salarié habituellement engagé manifeste fortement son désaccord, la première question ne devrait pas nécessairement être « comment ose-t-il réagir ainsi ? ». Elle pourrait aussi être : « qu’est-ce qui est suffisamment important pour provoquer cette réaction ? ».


Les organisations doivent apprendre à entendre les désaccords

La responsabilité ne repose donc pas uniquement sur les individus. Une organisation qui exige de ses salariés qu’ils expriment leurs idées, prennent des initiatives et signalent les problèmes doit également être capable d’entendre des émotions qui ne sont pas toujours agréables. On ne peut pas réclamer de l’authenticité et n’accepter que les émotions positives.


Les entreprises les plus matures ne sont pas celles dans lesquelles personne ne se met jamais en colère. Ce sont celles où un collaborateur peut dire « là, je ne suis pas d’accord » ou « cette situation n’est pas acceptable » sans que cette prise de parole soit immédiatement considérée comme un problème de comportement. Cette possibilité permet parfois de faire remonter des réalités que les indicateurs et les tableaux de bord ne montreront jamais.

Certaines décisions peuvent ainsi être améliorées, certains projets sauvés et certaines injustices corrigées parce qu’une personne a accepté de rompre le silence. La contradiction n’est pas nécessairement une menace pour l’autorité. Lorsqu’elle est argumentée et respectueuse, elle peut au contraire devenir une ressource pour l’organisation.


Conclusion

La colère au travail n’est ni bonne ni mauvaise par nature. Elle est d’abord une émotion et, comme toutes les émotions, elle transmet une information. Elle peut signaler une injustice, une valeur bafouée, une limite franchie ou simplement un problème que personne n’ose encore nommer. Chercher systématiquement à la supprimer revient parfois à se priver d’un indicateur particulièrement précieux.


Tout dépend ensuite de ce que nous choisissons d’en faire. La ravaler pendant des semaines peut conduire à l’explosion ou à la rancœur. La laisser s’exprimer sans filtre peut détruire des relations. Mais l’écouter, comprendre ce qu’elle révèle et l’exprimer avec fermeté, calme et précision peut en faire une véritable force professionnelle.

La question n’est donc probablement pas : « Ai-je le droit d’être en colère au travail ? ». Bien sûr que oui. La question beaucoup plus intéressante est : « Qu’est-ce que cette colère essaie de me dire, et qu’est-ce que je vais décider d’en faire ? ».




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