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Pourquoi vos collaborateurs contournent vos outils : ce que ça dit vraiment de votre organisation

il y a 13 heures
6 min de lecture


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60% des professionnels avouent contourner “parfois” les outils de leur entreprise pour avancer sur un projet. 7% le font tout le temps. Ce chiffre, issu d’un sondage que j’ai réalisé en partenariat avec Orange Business sur mon profil Linkedin, devrait moins inquiéter les DSI qu’il ne devrait interpeller les managers.

Parce que derrière chaque contournement, il y a une question que personne ne pose à voix haute : comment peut-on demander à un salarié de choisir, seul et plusieurs fois par jour, entre faire son travail efficacement et respecter parfaitement le cadre qui lui est imposé ?


On l’a tous fait. Un document envoyé sur une adresse mail perso parce que le VPN ne répondait plus. Un groupe WhatsApp monté en cinq minutes parce que l’outil de projet interne était trop lourd à utiliser pour une coordination simple. Un Google Doc partagé en dehors des serveurs de l’entreprise parce que c’était plus rapide et que la deadline était là.

Sur le moment, ça paraît anodin. Un petit écart, juste pour avancer. Et puis on passe à autre chose.


Sauf que si 67% des gens le font, ce n’est plus un écart. C’est une norme. Et une norme qui s’installe en silence dans une organisation, ça mérite qu’on s’y arrête. Non pas pour sanctionner, mais pour comprendre ce qu’elle dit.

Ce que le contournement révèle vraiment

La lecture évidente, c’est le risque. Un document sensible qui circule sur une messagerie personnelle. Des données client stockées sur un Drive non sécurisé. Une conversation confidentielle dans un groupe WhatsApp qui survivra à la fin du projet. Les équipes sécurité ont raison de s’en préoccuper.


Mais s’arrêter là, c’est rater une partie essentielle du sujet..

Parce que personne ne contourne un outil qui fonctionne bien. Personne ne crée un groupe WhatsApp parallèle quand la plateforme interne est fluide, rapide et adaptée à ce qu’on essaie de faire. Le contournement n’est pas un problème de discipline. C’est un symptôme. Et comme tous les symptômes, il pointe vers quelque chose qu’on préférerait ne pas regarder en face.

Vous savez ce que ce symptôme dit, la plupart du temps ? Il dit que les outils ont été choisis pour l’organisation, pas pour les gens qui travaillent dedans.


Ce n’est pas une critique. C’est une réalité structurelle. Les décisions d’outillage sont prises en haut, avec des critères légitimes : sécurité, coût, intégration avec les autres systèmes, conformité réglementaire. Ce que personne ne mesure vraiment, c’est l’écart entre ce que l’outil promet et ce que l’utilisateur vit au quotidien. Et c’est dans cet écart-là que naissent les contournements.


Parce que cet écart crée de la charge mentale. « Est-ce que j’ai le droit ? », « Est-ce que ce partenaire peut accéder à cet espace ? », « Est-ce que je vais bloquer le projet ? » : ce sont des arbitrages entre efficacité et conformité que les collaborateurs font parfois plusieurs fois par jour.

Le shadow IT n’est donc pas seulement un sujet de sécurité. C’est le symptôme d’une organisation qui laisse ses équipes seules face à des décisions qui ne devraient pas leur appartenir.

Le signal faible que personne n’entend

Il y a quelque chose d’intéressant dans la façon dont ce sujet est traité en entreprise. Quand les équipes IT détectent du shadow IT, la réponse habituelle, c’est le blocage. On ferme l’accès, on envoie un mail de rappel sur les bonnes pratiques, on renforce les règles. Et le problème disparaît des radars, parce que les gens deviennent juste plus discrets.


Ce qui ne disparaît pas, c’est le besoin. Le besoin de travailler efficacement, de coordonner rapidement, de partager sans friction. Et ce besoin, s’il ne trouve pas de réponse dans les outils officiels, il trouvera une réponse ailleurs. Toujours.

Franchement, j’ai du mal avec les organisations qui traitent le contournement comme un problème de comportement. Parce que ça revient à punir quelqu’un d’avoir trouvé un moyen de faire son travail quand les outils qu’on lui a donnés ne lui permettaient pas de le faire correctement. C’est un peu comme reprocher à quelqu’un d’avoir pris un raccourci dans un parc quand le chemin officiel fait trois fois la distance.


Le signal faible que représente le contournement, c’est celui-ci : vos collaborateurs ont besoin de quelque chose que vous ne leur donnez pas. Et plutôt que de le demander, ils se débrouillent. Parce qu’ils savent, souvent d’expérience, que le demander ne servira à rien ou prendra trop de temps.


Prenez un cas très banal : deux entreprises doivent travailler ensemble sur un document. Les espaces internes ne sont pas ouverts aux partenaires externes. Pour créer un accès, il faut parfois passer par la sécurité, le juridique, des validations contractuelles. C’est compréhensible, mais cela ralentit le projet. Alors quelqu’un ouvre un espace de partage personnel ou hors périmètre, et le travail avance.


En trente secondes, ce collaborateur a évalué le coût de la conformité contre le coût du retard. Et il a tranché. Pourtant, cet arbitrage entre protection des données, risque juridique et engagement client ne devrait pas reposer sur lui seul. Il relève de l’organisation.


Le télétravail renforce encore ce phénomène. Quand on est seul chez soi et qu’un outil bloque, il n’y a pas toujours un collègue ou un support disponible immédiatement. Alors on se débrouille. On prend l’outil qui fonctionne, celui que l’on connaît, celui qui permet d’avancer tout de suite.


Ce que les managers devraient faire de ce chiffre

Non mais, quand on y pense, 60% c’est une information précieuse. C’est une cartographie partielle des endroits où l’organisation freine ses propres équipes. Et cette cartographie, la plupart des managers n’y ont jamais accès. Pas parce qu’elle n’existe pas, mais parce que personne ne la remonte.

Pourquoi ? Parce que dire à son manager “j’utilise WhatsApp pour coordonner l’équipe parce que l’outil interne est inutilisable” implique d’admettre qu’on ne respecte pas les règles. Et dans beaucoup de cultures d’entreprise, ça n’est pas une conversation qu’on a facilement.


Il y a trois choses concrètes qu’un manager peut faire avec cette réalité.


La première, c’est de créer les conditions pour que ces pratiques remontent sans risque. Pas dans une logique de contrôle, mais dans une logique d’amélioration. Un simple “comment vous organisez-vous vraiment pour ce projet ?” dans un entretien individuel peut révéler des choses que six mois d’audit interne n’auraient pas trouvées.


La deuxième, c’est de distinguer le contournement-symptôme du contournement-risque. Tous les écarts ne se valent pas. Un groupe WhatsApp pour coordonner les plannings d’une équipe terrain n’a pas le même niveau de risque qu’un fichier client partagé sur un Drive personnel. Traiter les deux avec la même sévérité, c’est perdre la confiance de ses équipes sur un sujet qui mérite une vraie conversation.


La troisième, et c’est peut-être la plus importante, c’est de porter le sujet vers le haut. Si vos équipes contournent un outil régulièrement, ce n’est pas leur problème. C’est le problème de ceux qui ont choisi cet outil sans avoir assez écouté ceux qui allaient l’utiliser. Et ça, c’est au manager de le dire clairement, avec des exemples concrets, là où les décisions se prennent.

Cela suppose aussi de poser une question simple avant de choisir ou de déployer un outil : est-ce que l’on a réellement demandé aux équipes comment elles travaillent ? Est-ce qu’on a testé, lancé un pilote, recueilli des retours terrain ? Ou est-ce que la décision a été prise uniquement selon des critères techniques, financiers ou réglementaires ?


Ce que ça dit, au fond

Bon, si je dois être franc, ce sondage m’a moins surpris par ses chiffres que par ce qu’ils confirment. Le fossé entre les outils théoriques et le travail réel est une réalité que les entreprises connaissent mais sous-estiment systématiquement. Parce que mesurer l’inadéquation d’un outil, c’est aussi mesurer l’échec d’une décision. Et ça, c’est rarement confortable.

Ce que je trouve intéressant dans les 16% qui répondent “jamais”, c’est qu’il y a probablement deux catégories très différentes. Ceux qui travaillent dans des organisations où les outils sont vraiment bien adaptés. Et ceux qui ont tellement intégré les règles qu’ils préfèrent travailler moins efficacement plutôt que de prendre le risque de les contourner. La deuxième catégorie devrait inquiéter autant que la première devrait rassurer.


Une organisation saine, c’est une organisation où les gens n’ont pas besoin de ruser pour faire leur travail. Où les outils sont au service des équipes, pas l’inverse. Et où quand un outil ne répond plus à un besoin réel, il y a un canal pour le dire et une vraie chance que ça change quelque chose.


Au fond, c’est une question de confiance. La confiance managériale, c’est permettre aux collaborateurs de parler de leurs difficultés réelles sans craindre une sanction immédiate. La confiance numérique, c’est leur donner des outils simples, fiables et protecteurs, dans lesquels ils savent où vont leurs données et avec qui elles sont partagées.

Ces deux confiances se rejoignent : faire confiance aux équipes ne consiste pas à leur laisser gérer seules les risques. Cela consiste à leur donner un cadre et des outils qui évitent d’avoir à choisir, en permanence, entre bien travailler et bien faire.

La souveraineté numérique ne rend pas, à elle seule, le quotidien plus agréable. Mais lorsqu’elle s’accompagne d’outils collaboratifs fluides, adaptés aux usages et protecteurs des données, elle peut rendre le quotidien plus serein : moins de contournements, moins de doute, moins de friction avec la sécurité ou le juridique.


On n’en est pas toujours là. Mais savoir où on en est, c’est déjà un début.


Gaël Chatelain-Berry


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