La bienveillance en entreprise est-elle devenue ringarde ?


https://www.instagram.com/demaincommenceaujourdhui/

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Vous l’entendez cette petite musique depuis la rentrée ? Oui… cette petite mélodie discrète amplifiée par un certain nombre d’articles et de commentaires qui explique que la bienveillance en entreprise, c’est dépassé, inutile pour ne pas dire contreproductif…. Et ce week-end, je lance le résumé de la semaine de l’émission de Yann Barthes, Quotidien, dont je suis particulièrement fan, et j’ai regardé une rubrique d’Anne Depétrini… j’ai failli tomber de mon canapé.


Là, en face de moi, une cinquantenaire, comme moi, diplômée en 1992 d’une grande école de commerce, comme moi, bobo, comme moi, qui a connu des hauts et des bas dans sa carrière, comme moi, en train d’enterrer vivant le concept même de bienveillance. Certes, certain de ses arguments tenaient la route, notamment ceux liés à la bienveillance feinte cachant un comportement profondément malveillant, mais cette rubrique jouait principalement sur un levier assez détestable à mon sens : la peur.


Anne Depétrini a grandi comme moi dans une entreprise assez inhumanisée dans laquelle nous sommes nombreux et nombreuses à avoir entendu cette phrase « non mais dit don, si tu n’es pas content.e, y’en a 10 qui veulent ta place. ». Chômage de masse, apparition du burnout, passage au statut de senior à partir de 40 ans… oui, ça ressemble un peu à l’enfer.


Cette rubrique ressemblait vraiment à celle de quelqu’un passé par cet enfer qui refuse de croire que cette normalité peut appartenir au passé. Ce qui est étonnant, c’est à quel point certains journalistes peuvent projeter leurs propres angoisses sur le papier ou sur les écrans… peut-être pour se rassurer sur leurs propres échecs, ou se consoler de leurs propres douleurs.


Car, non, désolé, la bienveillance est loin d’être ringarde, et pour vous en convaincre, je vous propose de répondre aux questions suivantes.


1- Qui voudrait travailler dans une entreprise malveillante ?

Ok, le concept d’entreprise bienveillante et de management bienveillant peut lasser, je peux le concevoir. Ok, il peut au premier abord sembler bisounours. Mais quand j’ai formalisé ce concept il y a 6 ans, c’était en réaction à une réalité en entreprise qui est en train d’exploser à la figure d’un grand nombre de dirigeants : burnout, démissions, problèmes de recrutement.


Oui, je l’assume totalement, depuis 6 ans, j’alerte à grands coups d’articles, de conférences et de livres que l’entreprise construite sur le principe du « marche ou crève » allait disparaître.


Alors qui sont ces personnes qui pensent que la bienveillance n’a pas sa place en entreprise ? Des sado-masochistes qui préfèrent se faire hurler dessus par leur manager, travailler 7 jours sur 7, ne jamais déconnecter, ne jamais avoir de feedback ? Non… bien sûr, personne ne souhaite travailler dans une entreprise malveillante, c’est évident. Par contre, comme beaucoup (trop) d’entreprises n’ont pas encore compris cela, beaucoup sont restées dans leur ancien modèle… dont beaucoup de médias (que je connais particulièrement bien).


La question est donc simple : ces journalistes qui vont expliquer que la bienveillance en entreprise ne peut exister ne se rassureraient-ils pas eux même face à leur quotidien qui n’a rien de bienveillant ?


2- Pourquoi la bienveillance est-elle à ce point attaquée ?

Notre monde est violent… cela semble une évidence de rappeler cela ; et il est beaucoup plus simple de faire ce constat et de l’accepter que d’analyser la situation et de se demander ce que nous, individuellement, pouvons faire.


Cela me rappelle une discussion fort intéressante que j’ai eue lors d’une table ronde qui m’expliquait que la bienveillance ne pouvait exister grâce aux lois. Et là… je suis désolé, mais je suis obligé de dire WTF (trop grossier pour mettre l’expression en toutes lettres)!!!!!


Liberté, égalité, fraternité… cela vous rappelle t-il quelque chose ? Les fondements même de notre République est bienveillant, et c’est l’objectif de toute loi de tout pays démocratique. Quel pays revendiquerait le fait de faire des lois par essence malveillantes ? Une dictature… rien d’autre.


Mais malheureusement, cette réalité objective n’enlève rien à la violence tout aussi objective de nos sociétés, ne serait-ce qu’au travers du chômage. Et c’est ce décalage entre la théorie et la réalité qui rend beaucoup plus simple le fait de baisser les bras plutôt que de se révolter et d’essayer de mettre en résonance la réalité avec la théorie.


Je crois profondément qu’essayer de ringardiser la bienveillance en entreprise ou dans notre société est de la pure paresse intellectuelle car il est toujours plus aisé de faire coller son discours à une réalité aussi insatisfaisante soit-elle, plutôt que d’utiliser ce discours pour la faire changer.


“Qui chérit son erreur ne la veut connaître.” Corneille

3- A qui profite la « ringardisation » de la bienveillance ?

Comme je viens de l’écrire, nous vivons dans une société d’où la violence, qu’elle soit physique ou sociétale est loin d’être éradiquée. Nous vivons par ailleurs dans une société où la parole politique a été décrédibilisée depuis plus de 30 ans, faisant la part belle à toutes les formes de populismes ; populisme dont l’objet, sans exception aucune, est de faire croire à une catégorie de personnes qu’elle vivra mieux si l’on traite moins bien une autre catégorie de personnes : les étrangers versus les natifs d’un pays, ceux qui travaillent versus ceux qui sont au chômage, les hétéros versus les LGBT, les riches contre les pauvres ou les pauvres contre les riches etc etc.


Tous ces populismes n’ont qu’un objectif : nourrir les peurs. Il est clair qu’au cours de mes interventions je croise beaucoup, beaucoup de collaborateurs et de collaboratrices, à tous les niveaux hiérarchiques qui voient le décalage entre mon discours et leur réalité. Mais… à quel moment à t’on dit que nous ne pouvions changer les choses ?


Que s’est-il passé pour que de supposés intellectuels puissent expliquer fièrement et généralement de façon assez docte qu’un monde meilleur n’est pas souhaitable ? Le monde l’entreprise a beaucoup évolué depuis le 19ième siècle. Nous avons malheureusement connu une énorme stagnation depuis les années 80 jusqu’à la vague de suicides chez Renault et France Télécom en 2008, moment où, enfin, nous avons réalisé qu’il était dangereux d’exiger que nos vies s’adaptent à notre travail, mais qu’il était temps que notre travail s’adapte à notre vie… réalité bien concrète avec l’explosion du télétravail.


Mais changer, individuellement, ou au niveau d’une structure… ce n’est jamais simple. Faire du surplace demandera toujours moins d’efforts que d’avancer… ringardiser la bienveillance, c’est se contenter d’une situation qui ne convient à personne… mais c’est confortable pour les personnes qui le font.


4- Qui « gagnera » au final ?

La réponse à cette question est simple : les salariés gagneront ! Ce qui se passe depuis des années dans les cabinets comptables, chez les développeurs informatiques ou chez les serveurs va, avec la pandémie se généraliser : pénurie de main d’œuvre.


Et si la baisse de la natalité ou le manque de main d’œuvre formée sont des facteurs explicatifs de cette situation, il ne faut pas s’y tromper : le monde de l’entreprise ne fait plus rêver et de plus en plus de personnes refusent tout bonnement de travailler dans une entreprise pour qui le fait de faire un burnout n’est, au final, pas si grave que cela (et oui, ça existe encore).


La bienveillance en entreprise gagnera car le rapport de force sur le marché du travail est en train de s’inverser totalement, et c’est tant mieux ; nous sommes en train de basculer d’un monde où l’entreprise pouvait choisir entre plusieurs candidats à un monde où les candidats pourront choisir entre plusieurs entreprises… et dans ce monde-là, à votre avis, quel sera le choix de ces candidats ?


Une entreprise bienveillante qui exigera de ses managers de mettre en application quotidienne les préceptes de la bienveillance tels que décrit, par exemple, dans ce livre ou bien une entreprise prétendument bienveillante qui n’a rien changé dans ses comportements au quotidien ?


CONCLUSION

Anne Depétrini a commencé sa carrière en même temps que moi, en 1992. Cette année là, les jeunes diplômés que nous étions découvrions avec une certaine violence que le monde de l’entreprise tel qu’on nous le décrivait au tout début de nos études n’existait plus. Être bac+5 ne permettait pas forcément d’obtenir un emploi… quel décalage par rapport au vécu de nos parents issus des 30 glorieuses.


Alors, oui, il est possible de faire de l’humour sur la bienveillance, oui, le « bienveillant washing » existe comme je l’expliquais dans cet article, bien sûr. Pour autant, ce n’est pas parce que quelques comportements sont détestables qu’il faut jeter le bébé avec l’eau du bain !


Aucun salarié doté d’un tant soit peu d’humanité ne souhaiterait pas avoir un manager et une entreprise bienveillante. Mais s’il existe… vous me le présentez ?




La vidéo pour aller plus loin :




Gaël Chatelain-Berry


Pour aller plus loin :

1-Le management bienveillant 2.0. Et si la pandémie avait redistribué les cartes ?

2- Les 5 pires erreurs du manager qui se pense bienveillant



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