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Intelligence artificielle et management : qui doit vraiment décider ?

  • 27 août
  • 5 min de lecture


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L’intelligence artificielle s’installe progressivement dans les décisions RH et managériales : analyse de performance, recrutement, suivi d’activité, recommandations de carrière. Ces outils peuvent apporter énormément, mais une question devient centrale : que se passe-t-il lorsque l’algorithme ne conseille plus l’humain, mais commence à décider à sa place ?

L’histoire de ce livreur américain résume parfaitement le problème. Dix années d’ancienneté, aucun incident majeur, aucun problème avec ses clients, puis un matin une notification lui apprend que son contrat est suspendu. Un système automatisé a détecté des anomalies dans ses temps de livraison et considéré qu’elles constituaient un problème de performance.

Ce que les données ne voyaient pas, c’est la raison de ces retards. Le livreur prenait régulièrement quelques minutes supplémentaires pour aider certains clients âgés à monter leurs colis. Ce que la machine interprétait comme une inefficacité pouvait donc aussi être considéré comme une qualité humaine. Il lui faudra plusieurs semaines pour réussir à expliquer cette réalité à une personne.


Cette situation pose une question beaucoup plus large que celle de la seule performance. Dans une organisation classique, un manager peut se tromper, mais il peut également être interrogé, contredit et amené à revoir sa décision. Il peut entendre une explication qu’il n’avait pas envisagée et reconnaître qu’il avait mal compris une situation. Lorsqu’une décision est attribuée à un algorithme, cette possibilité peut devenir beaucoup moins évidente. Le système donne une impression d’objectivité et de neutralité qui peut rendre sa conclusion presque incontestable. Pourtant, une donnée n’est jamais le contexte tout entier. Et une décision apparemment rationnelle peut parfaitement passer à côté de l’essentiel.


L’IA est déjà là

L’intelligence artificielle n’est plus uniquement un sujet de prospective pour les entreprises. Des outils analysent déjà des volumes considérables de données professionnelles, assistent certains recrutements, mesurent des indicateurs de performance et permettent aux managers de suivre plus précisément l’activité de leurs équipes.

Cette évolution n’est pas négative en soi. La technologie a toujours transformé notre manière de travailler. Elle peut traiter rapidement des informations qu’un être humain aurait beaucoup de difficulté à analyser seul et faire apparaître des tendances utiles à la prise de décision.


Le problème commence lorsque le rôle de l’outil devient moins clair. Un système peut fournir une information, signaler une anomalie ou produire une recommandation. Mais entre recommander une décision et la prendre, la différence est considérable. À mesure que les organisations automatisent leurs processus, cette frontière devient pourtant plus facile à franchir. Parce que l’automatisation est rapide, parce qu’elle coûte parfois moins cher et parce qu’elle évite aussi certaines conversations difficiles. Lorsqu’un système dit non, personne n’a véritablement l’impression d’avoir pris la décision.


Qui est responsable ?

C’est probablement la question la plus délicate. Lorsqu’un manager prend une mauvaise décision, il existe au moins un interlocuteur clairement identifiable. On peut lui demander de l’expliquer, le contester ou solliciter son propre responsable.

Avec une décision automatisée, la chaîne devient beaucoup plus floue. Faut-il s’adresser au fournisseur du logiciel ? Au service informatique ? Aux ressources humaines qui ont choisi l’outil ? Au manager qui s’est contenté de suivre sa recommandation ? Plus la responsabilité se dilue, plus la personne directement concernée risque de se retrouver seule face à un système.


Cette difficulté devient particulièrement visible lorsque le système ne prévoit pas réellement d’alternative humaine. Une personne peut parfaitement comprendre que sa situation a été mal interprétée et pourtant ne trouver aucun interlocuteur capable de réexaminer la décision. C’est précisément ce que j’ai moi-même expérimenté avec un compte Happy Work piraté puis fermé automatiquement. Le plus frustrant n’était pas seulement la décision, mais l’impossibilité de parler à quelqu’un pouvant réellement l’analyser et l’assumer. Lorsque la seule réponse disponible est générée par le système qui a lui-même produit le problème, nous entrons dans une boucle particulièrement difficile à casser.


Un outil, pas un décideur

Il serait cependant absurde de faire de l’intelligence artificielle l’ennemi du management. Utilisée correctement, elle peut au contraire améliorer un certain nombre de décisions. Elle peut aider à faire apparaître des tendances, structurer des données complexes ou alerter sur des situations que l’œil humain n’aurait pas immédiatement détectées.

Elle peut également permettre au manager de prendre davantage de recul. Les intuitions humaines sont loin d’être parfaites et nous sommes tous influencés par nos biais, nos habitudes et nos préférences personnelles. Des outils bien conçus peuvent donc apporter une lecture complémentaire extrêmement utile.


Mais cette complémentarité est précisément la condition. L’algorithme doit aider à décider, pas devenir celui qui décide. Dès qu’une décision concerne directement la carrière, la situation professionnelle ou la dignité d’une personne, un être humain devrait pouvoir examiner le contexte et prendre la responsabilité finale. Cette règle protège également les managers. Suivre mécaniquement une recommandation algorithmique peut sembler rassurant, mais cela revient à renoncer à une partie fondamentale de leur fonction : comprendre ce que les chiffres ne racontent pas.


Préserver l’humain

Face à cette évolution, les salariés ont intérêt à comprendre davantage les systèmes utilisés dans leur entreprise. Lorsque des outils automatisés participent à leur évaluation, il est légitime de chercher à savoir quelles données sont analysées, quels critères sont utilisés et quelle place reste réellement à l’intervention humaine.

Lorsqu’une décision importante est prise sur cette base, demander un interlocuteur humain devrait également devenir un réflexe. Une notification ou une recommandation automatique ne devrait pas constituer la fin d’une discussion lorsqu’elle a des conséquences importantes sur une personne.


Pour les managers, la responsabilité est encore plus directe. Utiliser des données pour mieux comprendre une situation est parfaitement logique. Abandonner à un outil la responsabilité de juger une personne l’est beaucoup moins. Le rôle du manager reste précisément d’ajouter ce que l’algorithme ne connaît pas : l’histoire, le contexte, les intentions et parfois tout simplement l’humanité. C’est là que se situe probablement la frontière essentielle. La technologie sait mesurer un délai, comparer une performance ou détecter un écart. Elle ne sait pas toujours pourquoi cet écart existe. Et cette question du « pourquoi » reste au cœur de toute décision managériale réellement humaine.


Conclusion

L’intelligence artificielle va probablement prendre une place croissante dans le fonctionnement des entreprises. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle. Elle peut nous aider à analyser plus vite, à mieux comprendre certaines situations et à prendre des décisions plus éclairées.


Mais cette évolution impose une règle simple : la responsabilité ne doit jamais disparaître derrière l’algorithme.

Une machine peut fournir des informations. Elle peut attirer notre attention sur un problème. Elle peut même recommander une solution. Mais lorsqu’une décision affecte directement un être humain, quelqu’un doit être capable de la comprendre, de l’expliquer, de l’assumer et, si nécessaire, de la remettre en question.


Parce qu’au fond, c’est probablement ce qui distingue encore le management d’un simple système de traitement de données : la capacité à voir l’être humain derrière les chiffres.




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